lundi 21 mai 2018

Pensons à toute la terre


Patagonie, mars 2018

"Je prends congé, je rentre
chez moi, dedans mes rêves,
je retourne à cette Patagonie
où le vent frappe les étables
et où l'Océan disperse la glace.
Je ne suis qu'un poète et je vous aime tous,
je vais errant par le monde que j'aime :
dans ma patrie on emprisonne les mineurs
et le soldat commande au juge.
Mais j'aime, moi, jusqu'aux racines
de mon petit pays si froid.
Si je devais mourir cent fois,
c'est là, oui, que je veux mourir,
si je devais naître cent fois,
c'est là aussi que je veux naître,
près de l'araucaria sauvage,
des bourrasques du vent du Sud,
des cloches depuis peu acquises.
Qu’aucun ne pense à moi. Pensons
à toute la terre, frappons
amoureusement sur la table.
Je ne veux pas revoir le sang
imbiber le pain, les haricots noirs,
la musique : je veux que viennent
avec moi le mineur, la fillette,
l'avocat, le marin
et le fabricant de poupées,
que nous allions au cinéma, que nous sortions
    boire le plus rouge des vins.


    Je ne viens rien solutionner.

    Je suis venu ici chanter, je suis venu
    afin que tu chantes avec moi."
 
Pablo Neruda, Chant général (Poésie/Gallimard, traduction Claude Couffon)


Patagonie, mars 2018
 

jeudi 17 mai 2018

mardi 8 mai 2018

Promenades (14) - Tout au fond du XIIIe arrondissement (3)



Il y a quelque temps, sur les traces de Nestor Burma dans Brouillard au Pont de Tolbiac de Léo Malet, en particulier dans son adaptation par Tardi, j'avais cherché en vain le passage des Hautes-Formes, où habitaient son ancien camarade anarchiste Lenantais avant qu'il ne soit assassiné, ainsi que la belle gitane Bélita.



Déception ! Le passage des Hautes-Formes, reliant la rue Nationale à la rue Baudricourt, n'est plus, englouti à la fin des années 70 par un programme de constructions modernes. Ironie du sort, lui qui tirait son nom de quelques maisons édifiées au Moyen Age se distinguant par leur hauteur supérieure à la moyenne de l'époque, a aujourd'hui disparu au profit de tours et immeubles élevés comme on en trouve beaucoup dans le XIIIe arrondissement.


Cependant, au détour d'un billet sur un autre vagabondage dans le treizième arrondissement, Matthieu de Missa Sine Nomine (que je remercie vivement !) me mit récemment sur la piste du passage Bourgoin cher au Sniper de Frédéric H. Fajardie. Quelques rapides recherches plus loin, quelle ne fut pas ma surprise de constater que ce passage Bourgoin (situé entre la rue Nationale et la rue du Château-des-Rentiers), distant d'à peine quelques encablures de l'ancien passage des Hautes-Formes, avait en fait servi de modèle à Tardi pour dessiner ce dernier dans Brouillard au Pont de Tolbiac !

Une nouvelle promenade, idéale en un radieux dimanche de printemps - dans une atmosphère certes assez éloignée du brouillard et de la pluie hivernaux associés au passage aussi bien chez Tardi que chez Fajardie -, s’imposait donc. 


"Alain Sigualéa gara la Méhari rue Nationale et, l'attaché-case dans une main, une gerbe de roses rouges dans l'autre, pénétra dans le passage Bourgoin.
Une fois de plus, et bien qu'il y habitât depuis trois ans, il s'immobilisa pour contempler la ruelle, trop peu large pour livrer passage à une voiture.
Ça ne ressemblait à aucun autre endroit de Paris. Un petit défilé bordé de minuscules pavillons. De loin en loin, d'antiques réverbères distribuaient une lumière parcimonieuse en délicats halos, corolles frissonnantes dans l'épaisse brume d'hiver.
Bien qu'il n'eût jamais vu ni l'un ni l'autre, ça lui évoquait un décor de maison de poupées, ou encore ces ruelles irlandaises, à Dublin, et ce type, le "Mouchard", dans le roman d'O'Flaherty. Manquait plus, à l'entrée, qu'un Fish and Chips enveloppant de papier journal les rations fumantes.
Alain Sigualéa savoura son bonheur quelques secondes encore et, comme tombaient les premières gouttes, obliques et froides, d'une petite pluie, il se remit en route.
Il s'arrêta trente mètres plus loin devant une porte peinte en vert qu'il ouvrit. Puis, sans un regard pour les quelques mètres carrés du jardin floral et potager, extraordinairement soignés, il gravit l'escalier de bois et entra directement au premier étage."

Frédéric H. Fajardie, Sniper
 

Le passage Bourgoin tient son nom du propriétaire des parcelles (initialement agricoles) sur lequel il a été ouvert vers 1880. Etienne Bourgoin possédait également les terrains de son voisin jumeau le passage National. Plus chanceux que le passage des Hautes-Formes, ils ont tous deux échappé au début des années 1980 à une destruction programmée, et sont maintenant protégés. Comme souvent dans le XIIIe, charme de province paisible et contrastes ancien / moderne sont au rendez-vous.






"Le Sniper habitait dans le coin. Ça, il le sentait.
Un coin… intéressant. Compliqué, certes, parce que ce mélange de taudis et d'immeubles hyper-modernes, ces migrants et ces cadres, ça formait un cocktail bizarre.
Mais indéniablement intéressant.
Il songea, le cœur léger, qu'il allait lui falloir beaucoup lire et beaucoup se balader avant de bien connaître le XIIIe arrondissement. 
Justement, deux choses qu'il aimait."

Frédéric H. Fajardie, Sniper

* * *

En rentrant par la Butte-aux-Cailles, on croisera un poète...


... un autre charmant passage endormi, le passage Boiton ...


... encore des glycines, ici dans le passage du Moulinet...


... et, rue du Moulin-des-Prés, Michel et Patricia s'embrassant pour l'éternité comme dans la rue Xavier Privas.


mardi 1 mai 2018

Solitude (13) - Rouge



L'évidente force du rouge, même en solitude.

mardi 24 avril 2018

Nous les appelons des nuages




"Elle lui écrit encore :
« Vous n'imaginez pas tout ce qu'il y a dans le ciel, il faut l'avoir vu pour le croire. Ainsi, tenez, les... mais je ne vais pas vous dire leur nom tout de suite. »
Malgré des airs de peser très lourd et d'occuper presque tout le ciel, ils ne pèsent pas, tout grands qu'ils sont, autant qu'un enfant nouveau-né.
Nous les appelons des nuages."

Henri Michaux, Je vous écris d'un pays lointain, XI, in Lointain intérieur

vendredi 13 avril 2018

Rencontre (14) - Et nos passions tenaces


Catherine Rittener, in Critique de la séparation (1961)

"Et quelques rencontres, seules, furent comme des signaux venus d'une vie plus intense, qui n'a pas été vraiment trouvée."
Guy Debord, Critique de la séparation


Guy Debord, sur le tournage de
Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps (1959)

"La maison paraissait s'ouvrir directement sur la Voie lactée. La nuit, les proches étoiles, qui un moment étaient intensément brillantes, le moment d'après pouvaient être éteintes par le passage d'une brume légère. Ainsi nos conversations et nos fêtes, et nos rencontres, et nos passions tenaces."
Guy Debord, Panégyrique, Tome 1 (1989)

samedi 7 avril 2018

La tentation mauve (8) - 7 avril 2048


Là-bas aussi (Bellavista, Santiago)

"7 avril 2048(*)
Le calme semble être revenu
Le niveau d'oxygène est maintenant acceptable
Hier avec Marie et les enfants
Nous nous sommes rendus devant les grilles de la forêt tropicale
Où il y avait une distribution de gingembre
Nous avons rencontré des amis d'amis restés sur terre
Marie en avait les larmes aux yeux
Mais cela nous a tous fait du bien je crois
Je me demande souvent comment les autres s'en sortent
Je veux dire ceux qui sont restés
J'espère qu'ils sont en vie
Qu'ils ont pu quitter la terre"




Écoutez cette chanson de Florent Marchet. Le texte est beau comme une Chronique martienne. Y aura-t-il encore, dans trente ans, sur terre ou ailleurs, des fleurs mauves pour embellir nos sourires et accrocher nos souvenirs ? Bienvenue dans un futur pas si lointain.

(*) Le jour où j'aurai, peut-être, 83 ans...

vendredi 16 mars 2018

A bientôt







Et peut-être rencontrera-t-on là-bas le fantôme d'Orélie-Antoine de Tounens, roi d'Araucanie et de Patagonie...
(Photo ci-dessous extraite de l'étrange film Rey de Niles Attalah)


mardi 13 mars 2018

15 ans


Tant qu'il y aura de la lumière

Quel temps fait-il chez les gentils de l'au-delà ?
Spéciale dédicace à celui qui adorait l'accordéon, Brassens et Renaud





vendredi 9 mars 2018

Carnets romains (3)


Janvier 2018

Caro Diario

Sur les traces de Nanni Moretti, à la Garbatella, cet ancien quartier ouvrier de Rome, excentré, vert et calme, qu’il parcourt à vespa un dimanche d’août dans Caro Diario. Certes, la saison n’est pas la même, et 25 ans plus tard, la Piazza Sauli a un peu changé, un terre-plein central empêchant de prendre la pose en vespa exactement au même endroit pour une photo clin d’œil en hommage au « splendide quadragénaire », tel que Nanni Moretti se définissait dans ce film... Mais l’esprit y est !

 


 


* * *


Un peu plus tard, Via Appia, on rencontrera une créature bizarre issue du croisement entre un Nanni M. et une Audrey H.

mardi 6 mars 2018

Gobelins (22) - Rencontre (13)



L'astre et la trace, première rencontre. On s'effleure du regard, on ne se touche pas, on passe son chemin... La promesse est là.

mercredi 28 février 2018

La maison du docteur




« Je rendis ma carte magnétique à la réception, payai cette chambre où je n'avais même pas passé une nuit, et je me mis à marcher dans les rues du Santiago nocturne. Heureusement, la chaleur s'était atténuée et les arbres verdoyants du quartier de Providencia offraient une fraîcheur stimulante. Le restaurant n'étant pas loin, je décidai de rejoindre à pied la rue Guardia Vieja.
"Près de la maison du docteur", avait précisé Eladio, et, me déplaçant d'un pas lent comme un riverain sorti faire une promenade pour pouvoir trouver le sommeil, je cherchai le numéro 392 de la rue Guardia Vieja, la maison du docteur, la maison de Salvador Allende.
Elle était pareille à mon souvenir. Nous autres, les membres du GAP, le Groupe des amis personnels, l'escorte d'Allende, avions pris l'habitude de le désigner comme "le docteur", moins en référence à sa profession de médecin que parce que le respect et l'admiration que nous lui portions nous empêchaient de lui donner du camarade ou du président.
Je m'approchai de la grille d'acier noire, et comme je scrutais le petit jardin qui donnait sur la rue, la lumière de la rue projeta mon ombre presque jusqu'à la porte. L'ombre de ce que j'avais été entrait dans cette demeure quarante ans après que mon corps de jeune homme l'avait fait, à vingt ans à peine, décidé à risquer ma peau pour cet homme, "le docteur", qui incarnait le meilleur rêve possible.»





lundi 26 février 2018

Intermède breton (2) - Janelas verdes (3)


Sortir du golfe, ne pas songer au retour

Ces fenêtres sur l'ouest,
les (tes) yeux verts

La lumineuse ambiguïté des rêves

Contemplation

vendredi 23 février 2018

Licornes et nymphéas



"Elle pénétra dans la salle ovale à pas lents. La splendeur des Nymphéas l'engloba.
C'était la beauté du monde qui s'épanchait ici. Aquatique, nuageuse, frissonnante, tantôt limpide tantôt obscure, tissée de reflets et d'évocation. La parfaite beauté du monde.
Claude Monet les avait pourtant peints en 1917. Alors que la violence déferlait, que la Première Guerre mondiale activait son gigantesque hachoir.
Peindre à Giverny, dans la paix lumineuse de la campagne, créer cette légèreté, imaginer cette délicatesse floutée tandis que la planète était à feu et à sang… Pourquoi ? Cela n'était pas de l'égotisme, cela n'était pas de l'indifférence. Un homme était tout sauf indifférent lorsqu'il parvenait à exprimer une réalité à la fois si délicate et si juste, qui nous touchait au cœur."

* * *

"La princesse à l'odeur de coquelicot glisse sa caméra, son ordinateur et son téléphone dans son sac à bandoulière. Valentin n'hésite pas.
- Tu pars manger, Salomé ? Je peux venir avec toi ?
- Désolée, Valentin, aujourd'hui je ne peux pas.
Valentin se demande où Salomé s'en va. Elle lui sourit. Elle sait bien qu'il est curieux, et ça l'amuse. Elle lui parle à voix basse.
- Je vais dans un endroit qui s'appelle l'hôtel de la Licorne.
Là, Valentin est vraiment intéressé. Les licornes sont des bêtes attirantes, même si Dorine dit qu'elles n'ont jamais existé. Pourtant, il y en a souvent dans les vieux tableaux qu'aime bien sa sœur. Elles ont de belles têtes et des cornes en or. Alors, pourquoi en peindre tant si elles n'existent pas ?
- Où tu vas, il y a de vraies licornes ? Et les gens peuvent les voir depuis leurs chambres ?
- Non, répond Salomé en riant. Mais ce serait une idée. Quand j'étais petite, je rêvais d'en croiser une à la campagne.
Et la voilà qui s'en va. Valentin la regarde filer."


"Alice se leva et sortit Le Secret de la licorne de la collection de BD. Le préféré de sa nièce. Comme tous les autres, l'album était écorné à force d'avoir été lu et relu. Elle le feuilleta et sourit en se remémorant le profil concentré de la fillette aux boucles rousses lorsqu'elle avait mis le nez pour la première fois dans le monde merveilleux d'Hergé. Salomé ne savait pas encore lire. Tranquille, silencieuse, elle avait demandé à tante Alice de « bien vouloir lui faire la lecture ». Tous les albums y étaient passés."


mercredi 21 février 2018

Carnets romains (2)



À l’ancienne centrale thermique Montemartini reconvertie en musée, les divinités antiques côtoient les machines industrielles, juxtaposition judicieuse et fort réussie de deux époques, de deux mondes.

Athéna

Dionysos barbu, provenant de l'atelier de Praxitèle

Pothos, fils d'Aphrodite et frère d'Eros,
incarnation du désir nostalgique